mardi 14 juin 2016

Les chemins du poète Antonio Machado

 Les chemins du poète Antonio Machado (Séville 1875, Collioures 1939) dans un extrait de ses Proverbios y Cantares (Proverbes et Chants)

Caminante, no hay camino


Todo pasa y todo queda,
Pero lo nuestro es pasar,
Pasar haciendo caminos,
Caminos sobre el mar.

Caminante, son tus huellas
El camino y nada más ;
Caminante, no hay camino,
Se hace camino al andar.
Al andar se hace camino.

Y al volver la vista atrás
Se ve la senda que nunca
Se ha de volver a pisar.
Caminante no hay camino
Sino estelas en la mar...


Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer.
De passer en traçant des chemins,
Des chemins sur la mer.

Toi qui marches, le chemin
C'est les traces de tes pas et rien de plus ;
Toi qui marches, il n'y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
En marchant on fait le chemin.

Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Toi qui marches ! Il n'y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer...

Partir vers Compostelle

Après le chemin d’Alençon au Mont Saint-Michel parcouru en juin 2015 et dont je garde un précieux souvenir, j’ai enfin franchi le pas... Mais il m’a fallu un an pour me persuader que marcher vers Compostelle, sur un des nombreux chemins qui y conduisent, n’était pas une chose impossible, malgré les difficultés que je percevais dans des témoignages de pèlerins lus ici ou là. Après de nombreuses hésitations et questions – aurais-je la résistance physique, mon dos tiendra-t-il, à quelle période partir, sur quel chemin, combien de temps, etc. – j’ai choisi de partir d’Irún en Espagne, de suivre El Camino del Norte, le chemin côtier, et d'essayer de parcourir une première moitié du Chemin en 2016, et si tout va bien la seconde moitié en 2017.

balisage du chemin de Compostelle
Partir dans la bonne direction !

Compostelle 2016 : carte des étapes sur le Camino del Norte (chemin côtier) de Hendaye-Irún à Ribadesella

étape Irún - Donostia

dimanche 22 et lundi 23 mai : Hendaye-Irún-Donostia (San Sebastián)

Après un voyage en train de presque six heures pour rejoindre Hendaye depuis Paris, dès la sortie de la gare je suis interpelé par deux marcheurs qui se rendent comme moi à Irún pour loger ce dimanche soir à l’auberge de pèlerins (albergue de peregrinos) et partir dès demain matin sur le Camino del Norte, le chemin de Compostelle par la côte. Ces deux marcheurs, Mario et Pedro, sont des récidivistes ayant marché à plusieurs reprises sur les chemins qui mènent à Santiago ; j’en rencontrerai de nombreux au cours de mon périple. Pedro, un franco-espagnol de 73 ans qui vit dans le Var, ne compte plus les chemins de Saint-Jacques accomplis ; il pense que celui-ci sera le dernier.

Donostia San Sebastian
Traversée de la ría au Pasai Donibane

Pour aller de Irún à Hendaye, cela commence très fort : l’étape de mise en jambe aligne pas loin de 28 kilomètres et commence sous un ciel bien chargé qui à mi-parcours lâche quelques bonnes averses obligeant à sortir la cape de pluie. Tout s’arrange en fin d’après-midi, avec une arrivée à Donostia (le petit nom basque de San Sebastián) sous un beau soleil.

San Sebastian Donostia
Plage de Zurriola, San Sebastián
Les photos de l'étape : Hendaye-Irún-Donostia

étape Donostia - Zumaïa

mardi 24 mai : Donostia (San Sebastián) - Zumaïa

Après une bonne nuit passée à l’auberge de la jeunesse de Donostia, un réveil entre 6h00 et 6h30 – heure de lever qui sera la règle tout au long du périple – dès 7h30 la marche reprend pour une étape qui, sur le papier, promet d’être plus courte que celle d’hier. Le chemin emprunte de petites routes campagnardes et forestières pas très loin du bord de mer. Le temps gris finit par se dissiper vers 11h00 peu de temps avant l’arrivée au village de Orio. A trois kilomètres de ce petit village, rencontre inopinée avec André…un cycliste breton d’une soixantaine d’années qui, m’entendant parler français, s’arrête et entame la conversation. Parti de Brest, il y a plusieurs semaines, il a déjà pédalé pendant mille kilomètres et lui en reste environ huit cents pour rallier Saint-Jacques. Je me sens petit à côté de cet authentique sportif…

Orio Chemin Compostelle
Entre les vignes, en direction d'Orio
Arrivée à la petite station balnéaire de Zarautz, en compagnie de Jean et de Delphine, sa fille, de Aurelio (un italien rencontré entre Irún et Donostia) et de Pedro, mauvaise surprise : l’auberge de pèlerins n’ouvre qu’en juillet et l’auberge de jeunesse, réservée par des scolaires, affiche complet. Nous poussons jusqu’à Getaria, ajoutant ainsi 5 kilomètres à l’étape ; à la sortie de la ville, en haut d’une très rude côte, une auberge privée nous attend. Elle n’ouvre que dans une heure trente ; après avoir pesé le pour le contre, nous décidons de poursuivre le chemin jusqu’à la ville portuaire de Zumaïa. Avec Jean et Delphine, nous visons la Casa Rural Santa Klara qui a l’inconvénient d’être située à l’extérieur de la ville sur le haut d’une colline accessible par une route très pentue (mais vue imprenable, incontestablement) ; grosse déception, elle se trouve être complète. Fort heureusement, la postière qui habite tout à côté et nous voit désemparés appelle un hôtel au centre de Zumaïa pour nous réserver des lits. Retour au village après une étape au final plus longue que celle de la veille…

Zumaïa Pays Basque
Zumaïa et ses falaises

Tandis que les martinets volent en escadrilles au-dessus de nos têtes, dîner dans un café partagé en terrasse avec Delphine et son père, Jean. Ils habitent tous deux au Pays basque français, elle à Saint-Jean de Luz, lui à Saint-Jean Pied de Port ; discussion à bâtons rompus sur la langue basque, les chemins de Compostelle parcourus par Jean, en Espagne, en toutes saisons : le Chemin français (plusieurs fois), le Chemin de la Plata (depuis Séville)… Je me plais en leur compagnie et passe une agréable fin de journée.

Les photos de l'étape : Donostia-Zumaïa

étape Zumaïa - Deba

mercredi 25 mai : Zumaïa-Deba

Hier soir, Delphine et Jean ont accepté la proposition de la postière : ce matin, elle les conduit en voiture jusqu’à la Casa Rural ce qui leur évite d’avoir à refaire le bout de chemin parcouru hier soir, échappant ainsi à un dénivelé de plus de deux cents mètres, à froid…

Quant à Aurelio, il m’a demandé hier soir de fixer une heure de départ. Je le prends donc au passage ce matin, vers 8h30, heure tardive mais l’étape doit vraiment être plus courte qu’hier et avant-hier. Cet engagement à partir avec Aurelio me conduit à remonter jusqu’à la Casa Rural Santa Klara où passe le Chemin. Je me demande pourquoi Aurelio a tant insisté pour faire un bout de chemin avec moi…surtout qu’il ne parle que l’italien (pas un mot d’anglais, d’espagnol ou de français), ce qui rend la conversation et la compréhension réciproques très problématiques. Au cours de l’étape, à l’occasion d’une erreur d’orientation (de mon fait) entrainant un détour d’environ deux kilomètres, j’ai pu aussi faire l'expérience de son mauvais caractère. Les jours suivants, je l’ai revu à plusieurs reprises cheminer en compagnie d’une petite équipe de randonneurs basques espagnols.

Itziar Chemin Compostelle
Itziar, sanctuaire de Santa María (XVIe siècle)
En marchant vers Deba ce matin, je me dis que depuis Irún le chemin a des airs de ressemblances avec les Mare e Monti en Corse, ces sentiers de moyenne montagne qui flirtent avec la mer et la montagne, montent et descendent dans des paysages de campagnes et de forêts, en traversant de petits villages et hameaux. Joli halte petit ermitage de San Roke, tout près de Deba, après une petite vingtaine de kilomètres.

Deba Auberge Chemin Compostelle
Devant la porte d'entrée de l'auberge à Deba. Jean et Delphine (en rose) et ses deux amies
A l'arrivée, passage à l’office du tourisme, pour obtenir l’accès à l’auberge de pèlerins (très correctement) installée dans la gare du village, et le timbre sur la crédentiale. A l'auberge, je retrouve Jean et Delphine avec qui ce soir encore je dîne sur la place du village, en compagnie de deux amies de Delphine, elles aussi embarquées sur le Chemin. Belle soirée. La place du village, le soir : les familles espagnoles, femmes, hommes, jeunes et vieux, enfants, tous semblent s’y donner rendez-vous, pour boire un verre, grignoter quelques tapas et discuter en parlant fort !

Les photos de l'étape : Zumaïa-Deba

étape Deba - Markina Xemein

jeudi 26 mai : Deba-Markina Xemein

Hier soir un jeune pèlerin basque espagnol qui m’entendait dire qu’à Bilbao je m’arrêterai pour visiter le musée Guggenheim m’a conseillé de faire une visite à celui de Las Bellas Artes qui selon lui possède une très belle collection d’œuvres. Message bien enregistré.
Avant de songer à Bilbao et à ses musées, j’en reviens au Chemin qui aujourd’hui offre aux pèlerins randonneurs un superbe sentier, majoritairement en forêt, dans des paysages d’une grandiose beauté, avec des montées longues et douloureuses pour les jambes et une descente finale raide vers Markina Xemein, une vraie souffrance pour les genoux… Aujourd’hui, plus qu’à la Corse, les paysages m’ont fait songer aux pré-Alpes de Savoie ; des québécois rencontrés sur le chemin les comparaient à ceux du sud de Munich ou du Jura.

Chemin Compostelle Markina Xemein
Sur le sentier qui mène à Markina Xemein
Heureuse surprise à mon arrivée à Markina : alors que je demandais le chemin de l’auberge à un passant, j’aperçois Jean, arrivé dans la ville une heure plus tôt…qui vient à ma rencontre m’annonçant qu’il m’avait réservé une chambre à la pension Pitis. Jean-Louis, l’auvergnat, parti de Clermont-Ferrand depuis début mai est également installé chez Pitis. Une fois arrivé, comme tous les jours : douche, lessive (au minimum une paire de chaussettes et un tee-shirt), petit temps de repos avant d’aller…faire quelques pas pour découvrir la ville (en particulier la curieuse église San Miguel), sans oublier d'aller boire un verre (cidre ou clara). 

Eglise San Miguel Markina Xemein
Eglise San Miguel (1734) de plan hexagonal et ses trois énormes rochers abritant la statue du saint
Les photos de l'étape : Deba-Markina Xemein

étape Markina Xemein-Gernika

vendredi 27 mai : Markina-Gernika

Petit déjeuner frugal avant de quitter Markina un peu avant 7h30 pour rejoindre la ville-martyr de Gernika. Etape vallonnée faite d’une succession usante de « monte et descend ». Mes compagnons de voyage sont les mêmes qu’hier à la pension Pitis : Jean, Delphine et Jean-Louis. Lors de mon premier arrêt pour me restaurer, à Munitibar, ils ont poursuivi leur route ; là, je rencontre Kim la coréenne et les québécois de la veille. Plus tard, à quelques kilomètres du terme de l’étape, je retrouve Jean, Delphine et Jean-Louis attablés à la terrasse d’un bar où je prends avec eux le second en-cas de la journée. Sous le chaud soleil de ce début d’après-midi nous rejoignons ensemble l’auberge de pèlerins qui se trouve à l’entrée de Gernika.

Chemin Compostelle voie médiévale
Une ancienne voie médiévale qu'emprunte le Chemin
Ce soir, petit souci sous le pied gauche causé par une ampoule qui a crevé et par un orteil dont l’aspect tuméfié est un peu impressionnant. Antiseptique, mercurochrome, pommade cicatrisante, compresse stérile, l'indispensable petite pharmacie. Pour soigner les bobos, les conseils de Jean et de Jean-Louis sont précieux : ils parlent d’expérience et de savoirs acquis lors de marches répétées au long cours. Bien qu’ayant l’impression de ne pas dormir beaucoup, entre mon coucher tôt – invariablement entre 9h30 et 10h00 – et mon lever tôt (6h00 / 6h30, je sens néanmoins que mon repos est suffisant.

Arbre de Gernika Pays basque
L'arbre de Gernika, symbole de la Communauté basque
Même fatigué au terme des cinq premières étapes, visiter Gernika est une évidence. Gernika est connue pour sa destruction par les aviateurs de la légion Condor, envoyés par Hitler afin de soutenir le général Franco : c’était le 26 avril 1937. Pablo Picasso a peint l'horreur de cet événement dans le tableau « Guernica » qui fut exposée par le gouvernement républicain espagnol lors de l’Exposition universelle à Paris en 1937 (la toile est aujourd'hui au musée Reine Sofia à Madrid). En se promenant dans la ville, on voit bien la différence entre les bâtiments (peu nombreux) qui ont échappé aux bombes, et ceux reconstruits dans les années quarante et cinquante. Gernika est la « capitale spirituelle » basque où se réunissent les assemblées de la Communauté autonome basque. L'arbre de Gernika, conformément à une tradition assez commune en Europe médiévale, est le lieu symbolique où les grandes décisions de cette communauté ont été prises.

Les photos de l'étape : Markina Xemein-Gernika

étape Gernika-Lezama

samedi 28 mai : Gernika-Lezama

Aujourd’hui l’étape, comme celle d’hier, était gentiment vallonnée, de quoi à nouveau éprouver les mollets des pèlerins randonneurs...
A ce propos : suis-je pèlerin ou randonneur ? Un peu des deux certainement. Mario, le brésilien rencontré au début de mon périple, disait en plaisantant à moitié : je suis un « senderegrino », un mot espagnol forgé à partir de « senderista » (randonneur) et « peregrino » (pèlerin). N’étant pas croyant, je parcours le Chemin sans penser à Dieu à chaque calvaire, ermitage, église ou collégiale rencontrés ; pour autant, je ne me sens pas marcher sur un sentier « ordinaire » où compteraient avant tout l’effort physique, voire la performance sportive, ou bien la seule beauté des paysages et des villes et villages traversés. Sur ce Chemin si particulier, le poids de l’histoire chrétienne est si présente que l’on ne peut s’empêcher d’avoir à l'esprit ces millions de pèlerins qui depuis plus de mille ans ont pris bâton et besace pour aller vénérer le tombeau de Saint-Jacques, un apôtre du Christ. Marcher vers Compostelle qu’on le veuille ou non, c’est s’inscrire dans cette histoire.

Gernika Eglise Santa María Compostelle Chemin
Gernika : l'église Santa María dans le soleil matinal
Pendant la journée d’aujourd’hui, passée encore en compagnie de Jean, Delphine et Jean-Louis, nous nous sommes arrêtés dans le petit village de Larrabetzu (environ deux mille habitants) où le militantisme indépendantiste de ces habitants se décline sur quasiment toutes les façades des maisons de la rue principale, sous la forme de fanion aux couleurs basques, mais surtout des affiches qui demandent le retour au pays et la libération des « prisonniers politiques » (cette revendication est bien connue également en Corse). Par « prisonniers politiques », il faut entendre les auteurs de centaines d’assassinats perpétrés par les militants des indépendantistes qui purgent leurs peines dans des prisons aux quatre coins de l’Espagne.

Pays basque politique
Retour des prisonniers politiques au pays...
A Lezama, quelle chance : l’auberge de pèlerins qui aurait dû ouvrir le 1er juin a exceptionnellement commencé à accueillir des marcheurs le 27 mai, veille de notre arrivée. L’auberge compte vingt lits, mais nous sommes peu nombreux ce soir : Jean (australienne), Kim (coréenne), Miguel (espagnol) ; et bien sûr : Jean-Louis, Jean, Delphine et moi, plus l’hospitalero (celui qui tient l’auberge). Dîner simple avec ces deniers, dans un bar recommandé par ce dernier, le One-Gi, où la télévision diffuse successivement une finale de pelote basque et la finale de la Coupe d’Europe de football qui voit s’affronter deux équipes espagnoles (Real Madrid vs Atletico Madrid). Nous partons avant la fin du match, après avoir conclu le repas par un verre patxaran, liqueur basque à base de prunes et d’alcool anisé…déjà goûté à Gernika.

Les photos de l'étape : Gernika-Lezama

étape Lezama - Bilbao

dimanche 29 mai : Lezama-Bilbao

Ce dimanche courte étape de transition d’à peine 15 kilomètres, qui néanmoins fait passer le pèlerin par le haut d'une colline l’obligeant à gravir presque quatre cents mètres et redescendre d’autant pour atteindre Bilbao. Etape de transition car, à Bilbao j’ai décidé de n’en point repartir demain matin afin de me laisser du temps pour visiter la ville et ses musées. Etape de transition, car Jean et Delphine poursuivent leur chemin et vont filer à Portugalete, tandis que Jean-Louis veut poursuivre seul. Nous prenons ensemble un petit déjeuner (desayuno) sur la place Miguel Unamuno avant de nous dire au revoir et de reprendre, chacun à sa façon, son propre chemin. Ces quelques jours partagés en leur compagnie ont marqué mes premiers pas sur le Chemin ; je les remercie de la chaleur amicale qu’ils m’ont témoignée.

Bilbao Chemin Compostelle
Arrivée sur Bilbao : la basilique Andra Mari de Begoña
Après avoir trouvé mon hébergement pour deux jours dans une auberge (privée) pour pèlerins rue Fernandez del Campo, je pars sans tarder visiter Bilbao. Je me retrouve assez vite sur le bord du Ría del Nervión (ou Ría de Bilbao) et constate que, comme les parisiens sur les berges de la Seine le dimanche matin, les bilbainos courent, se promènent en famille, profitent de l’aménagement des rives du fleuve. En suivant le fleuve peu après la jolie passerelle Zubizuri (« le pont blanc », traduction du basque) œuvre de l’architecte Santiago Calatrava [parmi ses œuvres : gares TGV de Lyon Saint-Exupéry et de Liège, pont Samuel Beckett à Dublin, pont de l’Europe à Orléans, etc.], je me retrouve face à la « baleine » construite par l’architecte Frank Gehry : en 1997 : le musée Guggenheim – un des cinq musées de la fondation Solomon R. Guggenheim. Très élégant bâtiment, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, où se mêlent pierre, verre et titane. Franck Gehry est l’architecte dont on connaît deux œuvres à Paris : le bâtiment de la Cinémathèque française (1993) et celui de la Fondation Louis-Vuitton (2014).

Bilbao
La passerelle Zubizuri de l'architecte Santiago Calatrava
Longue visite autour et dans le Guggenheim. Des œuvres nombreuses touchantes ou intrigantes : Romulus et Rémus (Alexander Calder, 1964-65), Paris par la fenêtre (Marc Chagall, 1913), Grand nu (Amedeo Modigliani, 1919), Ordre de la nuit (Anselm Kiefer, 1997), Maman (Louise Bourgeois, 1999), etc. Le mieux que je puisse vous recommander : allez visiter le musée Guggenheim !

Musée Guggenheim Bilbao
Le musée Guggenheim
Les photos de l'étape : Lezama-Bilbao

une journée à Bilbao

lundi 30 mai : Bilbao et Portugalete

Une semaine déjà depuis le départ de Irún. Ce lundi le temps n’est pas, comme moi, au mieux de sa forme. Petite visite au marché couvert de la Ribera sur les bords de la Ría del Nervión, à côté de l'église San Antón ; puis passage devant la cathédrale Saint-Jacques (Santiago) dans le vieux quartier de Bilbao. Ici, comme dans toutes les villes et villages traversés jusqu’à présent, je suis étonné par le grand nombre de martinets qui volent en bandes en poussant des cris perçants.

Je poursuis la journée par une escapade hors de Bilbao en prenant la ligne 2 du métro pour me rendre à Portugalete (à une dizaine de kilomètres du centre) ; le nom de Portugalete n’a rien à voir avec le Portugal ; son origine se trouverait soit dans le latin latin Portus Gallorum (port gaulois), soit dans le mot basque ugalete (au bord de l’eau). Double intérêt de cette visite : connaître les lieux de mon point de départ de demain ; voir le Puente Colgante, le fameux pont-transbordeur qui enjambe le Ría del Nervión et que je n’aurai pas le temps de visiter demain, l’étape à venir étant longue.

Portugalete Chemin Compostelle
El Puente Colgante (pont transbordeur) à Portugalete
Après cette échappée à Portugalete, retour à Bilbao où je me suis promis, après le Guggenheim, de visiter le musée de Las Bellas Artes. Un musée des beaux-arts classique qui présente des œuvres de l’Antiquité gréco-latine à nos jours. Comme à Guggenheim, longue visite et quelques chefs d’œuvre, par exemple : L’Annonciation (El Greco, ca 1596), Saint Pierre en larmes (Bartolomé Esteban Murillo, ca 1650), Vue générale de Tolède (Jenaro Pérez Villaamil, 1836),  Souvenirs de Capri (Anselmo Guinea Ugalde, 1884), Grand ovale ou Peinture (Antoni Tàpies, 1955), etc. Si vous passez à Bilbao n’oubliez pas de visiter le musée de Las Bellas Artes !

Musée Beaux Arts Bilbao Bellas Artes
Saint Pierre en larmes (Bartolomé Esteban Murillo, ca 1650)

Musée Beaux Arts Bellas Artes Bilbao
Souvenirs de Capri (Anselmo Guinea Ugalde, 1884)
Les photos de la journée : Bilbao et Portugalete

étape Bilbao - Castro Urdiales

mardi 31 mai : Bilbao-Castro Urdiales

Dans la nuit, vers une heure trente, le gars qui couchait sur le lit au-dessus du mien est tombé ou a voulu se lever et est tombé lourdement. Nuit agitée, et dès cinq heures ça commence à brasser dans le dortoir. Si tôt ! il fait encore nuit dehors. Faute de pouvoir me rendormir, je me lève un peu avant six heures. Petit déjeuner préparé par l’hospitalero. Métro à la station Abando, ligne 2 direction Portugalete – comme hier : la plupart des guides déconseillent de faire à pied le trajet Bilbao-Portugalete, afin d’éviter d’importantes zones commerciales et industrielles. Je démarre sur le Chemin à 7h20 ; pendant le premier quart de l’étape le sentier longe l’autoroute. Ce qui n'empêche pas des milans de tournoyer dans le ciel. Au-delà, après la plage de La Arena, le chemin monte sur la falaise au-dessus de Pobeña et surplombe la mer – grise ce matin – pendant plusieurs kilomètres. Puis le sentier emprunte pendant quelques kilomètres la route nationale 634 par chance très peu circulée dans cette portion (hypothèse : les automobilistes préfèrent emprunter l’autoroute toute proche). J’y ai rencontré et encouragé quatre cyclistes gallois (drapeau bandes blanche et verte flanquées d’un dragon rouge en étendard) avec des montures lourdement chargées.

chemin Compostelle Pobeña
La plage de La Arena
A Mioño, je déjeune dans un bar : trois boccadillos (petits sandwichs), une clara (panaché) et un grand café crème – je suis rassasié pour la modique somme de 6,10 euros. Dans ce bar, je parle à deux italiens de Verone, partis à pied depuis Biarritz, et qui vont marcher jusqu’à Santander ; ils m’expliquent vouloir un minimum de confort et dorment systématiquement dans les hôtels ou les pensions, jamais dans les albergues.
Beau point de vue en arrivant sur la falaise au-dessus de Castro Urdiales, après plus de 28 kilomètres et par vent fort ! Ce soir, comme les italiens, j’ai décidé de prendre un lit dans une pension, ce qui me permettra de dormir seul dans la chambre et dans des draps et d’avoir des serviettes toilette à disposition ; le luxe…pour 24 euros, sans le petit déjeuner. Passage chez le coiffeur pour une coupe claire, tout près de la pension : 7 euros ; j'y reviendrai :))

Castro Urdiales Chemin Compostelle
Arrivée à Castro Urdiales
Castro Urdiales, est une jolie station balnéaire au bord de l'Océan. Au cours de la journée le Chemin a quitté le Pays Basque (espagnol) pour la Cantabrie, autre région autonome du royaume d'Espagne. Et, après s’être éloigné un peu de la côte lors des étapes de Markina, Gernika et Bilbao, il a retrouvé le bord de la mer. En me promenant à l'extrémité de la jetée du port de Castro Urdiales, j'ai rencontré quatre jeunes gars en train de pêcher (poulpe, dorade, etc.). Ils étaient contents de me voir (!) ; l'un d'eux a voulu me prendre en photo ; en retour je les ai aussi photographiés. Ils m'ont brièvement raconté leur vie d'exil : trois sont Brésiliens et un de Saint-Domingue. Ils travaillent au port...et Zidane est toujours leur idole !

Castro Urdiales
Une belle rencontre sur la jetée de Castro Urdiales
Ce soir dans un bar du port, je mange une excellente salade de poulpe et une part de tortilla, le tout accompagné d’un verre de txakolin (vin blanc basque). Dans le bar, les vieux espagnols sirotent des verres en regardant et commentant la retransmission d’une corrida diffusée en direct de Madrid. Les jeunes, eux, sont au comptoir indifférents à ce qui se déroule sur l’écran.

Les photos de l'étape :  Bilbao-Castro Urdiales

étape Castro Urdiales - Laredo

mercredi 1er juin : Castro Urdiales-Laredo

Depuis mon départ de Bilbao, en cette deuxième semaine, mon Chemin a pris une autre tournure : je n’ai plus de compagnons de route. Je marche seul ; ce qui permet de découvrir par soi-même, et surtout de laisser filer ses pensées, de rêver,... Mais qui exige aussi, ce qui peut être contradictoire, d’être plus attentif aux balises de changement de direction qui jalonnent l’itinéraire ; à plusieurs, il y a peu de chance qu’elles échappent à la vigilance de tout le groupe. Je marche seul, mais tout au long de la journée je rencontre très régulièrement d’autres marcheurs avec qui j’échange quelques mots et partage un moment, par exemple devant un beau paysage.

Castro Urdiales
Départ de Castro Urdiales : le jour se lève
Ce matin je suis parti tôt, vers sept heures moins le quart, ai pris un petit déjeuner dans une boulangerie (c’est un service bien pratique offert par la plupart des boulangeries croisées sur le chemin). Le premier tiers de l’étape qui doit m’amener à Laredo est très champêtre : rencontre avec un troupeau de moutons, traversée de petits hameaux agricoles, chemin de bord de mer. Pour terminer l’étape je dois longer, comme hier, la route nationale 634, pas plus encombrée qu’hier mais qui sous le soleil chauffe de plus en plus au fil de la journée. Le bitume est dur pour l’organisme, et tout particulièrement les pieds qui s’échauffent plus vite... Les deux guides consultés ne mentionnent pas de sentier le long de la côte après Islares, ce qui me paraît étonnant.

Compostelle
En direction d'Islares
Une heure environ avant mon arrivée à Laredo je téléphone au Couvent de la Trinité pour y réserver une place – avoir un toit pour le soir est la préoccupation du pèlerin quand approche la fin de l’étape. J’arrive un peu avant 13h00 au couvent, en même temps qu’un groupe de trois pèlerins australiens de Melbourne, John, Paul et Phil. La sœur qui nous accueille nous loge dans la même chambre et nous donne les informations / consignes : l’église ouvre à 18h00 ; la messe est à 19h00 ; à l’issue de la messe le prêtre bénira les pèlerins ; attention, le couvent ferme ses portes à 22h00 ; le petit déjeuner est servi à 7h30.

Laredo Chemin Compostelle
Front de mer à Laredo...à fuir, et pourtant la plage est belle
Après une douche et une petite sieste réparatrice, je vais déjeuner – mais je peine à trouver un bar. Explication : Laredo est une ville de bord de mer constituée d’une « vieille ville » où se trouve mairie, églises, couvent, boutiques et restaurants ; et un « quartier moderne » bâti tout au long de l’immense plage (plus de deux kilomètres). Je me suis dit que ce serait bien de déjeuner sur ce front de mer et que j’y trouverais forcément un bar. Ce qui, à grande surprise, n’est pas le cas : ce ne sont que succession d’immeubles aussi laids que hauts (souvent six à huit étages), tous vides, à vendre ou à louer ; pas de commerces et pas âme qui vive. Laredo une plage défigurée par une urbanisation inconsidérée. J’ai cru pendant un moment que je serais privé de repas aujourd’hui ; mais j’ai fini par trouver, quelques rues à l’arrière de la plage, près de l’hôpital, un bar avec une agréable terrasse. Le soir, après la messe (oui, j’y ai assisté) et la bénédiction du prêtre qui adresse à chacun un petit mot, je vais dîner dans la vieille ville avec les trois australiens, plus un (Bob) arrivé plus tard.

Les photos de l'étape : Castro Urdiales-Laredo

étape Laredo - Güemes

jeudi 2 juin : Laredo-Güemes

Quelle nuit ! Dans la chambre : deux lits à étage ; trois australiens et moi. J’occupe le lit du bas. John qui est en haut m'avait prévenu qu'avec un peu de chance, il ne se lèverait qu'une fois dans la nuit pour aller aux baños, comme on dit ici. Ce qu'il ne m'avait pas dit, c'est qu'il avait le sommeil agité. Alors toute la nuit, je me crois sur un bateau qui traverse une tempête : ça bouge de partout, ça grince - le sommet étant atteint lorsque le capitaine John descend de sa cabine pour aller se soulager. Quel fracas ! Ce matin après le déjeuner très frugal des sœurs de la Trinité, et la longue marche sur l’affreux front de mer de Laredo, je rejoins l’embarcadère pour prendre un vrai petit bateau (una barca) qui en une dizaine de minutes traverse la baie pour Santoña – la capitale espagnole de l’anchois !

Laredo Santoña
Embarquement à Laredo pour Santoña
A l’embarcadère, je revois Kim, la coréenne qui vit en Indonésie où travaille son mari, Kim que j’avais rencontrée à l’albergue de Lezama et qui l’an dernier a déjà rallié Compostelle par le Camino Francés. A Santoña, une belle statue de Miguel de Cervantes. Je marche pendant le tiers de l’étape en compagnie des quatre australiens John, Paul, Phil et Bob, puis à partir de la longue plage de Noja je me retrouve seul jusqu’à Güemes, terme de l’étape. A quelques kilomètres de l’arrivée, je m’arrête à l’albergue San Miguel de Meruelo pour prendre une boisson américaine, fraîche, énergisante, pétillante et de couleur marron foncé… J’y rencontre un couple d’allemands qui habitent à Trèves ; la femme trouve mon beau tee-shirt tagué Compostelle 2000 (du nom de l’Association jacquaire parisienne où je l’ai acheté). Comme ils seront à Paris le week-end prochain (ils interrompent leur chemin à Santander), je leur donne l’adresse de l’association Compostelle 2000, rue Hermel dans le 18e

Albergue Güemes
Vue sur la campagne depuis l'albergue de Güemes
Après une fin d’étape sous le soleil qui m’a paru interminable, en dépit du spectacle permanent des oiseaux (chardonnerets, bergeronnettes, mésanges, et toujours des milans en nombre), une fois l’ultime côte franchie j’arrive enfin à La Cabaña del Abuelo Peuto du Padre Ernesto – une auberge de pèlerins atypique sur le Camino del Norte, très différente de toutes celles où je me suis arrêté jusqu’à présent. Accueilli par une hospitalière volontaire de l’auberge qui m’offre un verre d’eau fraîche, me demande d’où je viens, où je vais, etc., ensuite c’est une autre volontaire qui m’enregistre et me conduit là où je passerai la nuit. Une réunion à 19h30 rassemble tous les pèlerins dans une grande salle commune pour une présentation de l’auberge et de son histoire ; réunion suivie du repas pris en commun (comme le petit déjeuner le lendemain matin). Pour l’histoire du lieu et la philosophie qui l’anime (pour faire court : christianisme social, défendre la nature, compter sur ses propres forces), voir le site : Albergue de Güemes.

L'hospitalière volontaire qui m'a accueilli est une jeune étudiante allemande. Elle partage le même dortoir que moi. Elle m'explique que lorsqu'elle est arrivée ici à Güemes, il y a quatre jours, elle souffrait du pied gauche ; a été décelée une fracture de fatigue. Afin qu'elle se repose avant de rentrer en Allemagne, et comme elle parle allemand, français et anglais, le padre Ernesto lui a proposé de travailler bénévolement à l'accueil pendant quelques jours en échange du gîte et du couvert. Au cours de nos échanges, je ne me souviens pas comment j'en suis venu à lui parler du beau roman (que Anne m'avait fait découvrir) Une Leçon d'allemand de Siegfried Lenz dans lequel il est question du peintre Emil Nolde - roman qu'elle ne connaît pas et dont elle note titre et auteur.

Repas en commun, le soir à l'albergue de Güemes
Photos de l'étape : Laredo-Güemes

étape Güemes - Santander

vendredi 3 juin : Güemes-Santander

Hier soir, lors de la réunion des pèlerins avant le repas, l’hospitalero (qui n’était pas le Padre Ernesto) nous a conseillé, pour nous rendre à Santander, d’emprunter le sentier côtier, alors que la plupart des guides proposent, pour rendre l’étape plus courte, de longer en grande partie la route nationale. Ce matin après être passé à Galiziano, je prends donc la direction du bord de mer et me retrouve rapidement en haut des falaises ; la côte ressemble un peu à celle de la Haute Normandie. C'est très beau et il fait une petite brise agréable sous un soleil à peine voilé.

Santander Chemin Compostelle
Sur le chemin côtier en direction de Santander
Après trois heures quarante cinq de marche, et un dernier kilomètre sur une très belle plage à marée basse, je rallie la ville de Somo ; là, je prends un bateau-navette qui me conduit en une vingtaine de minutes au cœur de Santander, grande ville portuaire de presque deux cent mille habitants. Je suis en compagnie d’un couple de canadiens anglophones, Jacqueline et Phil. Nous localisons rapidement l’auberge de pèlerins tout près de la cathédrale ; mais elle n’ouvre qu’à 14h30. Il nous reste trois heures à attendre. Déjeuner. Après avoir obtenu de l’hospitalière le droit de déposer nos sacs à dos, petite promenade aux alentours de la cathédrale et passage à l’office de tourisme.

Santander Chemin Compostelle
La cathédrale de Santander et son cloître
Puis après avoir découvert l’auberge de l’intérieur, la vétusté des installations sanitaires et des dortoirs hors d'âge, et m’être néanmoins rasé et douché, je pars visiter la ville. Je me rends d’abord à l’historique bibliothèque Menéndez y Pelayo ; elle est hélas fermée et je me contente d’en admirer le bâtiment… Je rebrousse chemin et décide de monter sur les hauteurs de la ville, au mirador Río de la Pila. Pour cela, j’emprunte d’abord successivement plusieurs escalators qui gravissent la rue en forte pente (du même type que ceux vus le 30 mai à Portugalete), puis un funiculaire (accès gratuit) pour atteindre le sommet. Beau point de vue sur la rade de Santander. Que ce soit à Portugalete ou ici à Santander, les escalators installés dans la rue (à l’air libre) sont tous en parfait état de marche : je n’en ai pas vu un qui ne fonctionnait pas. Pourquoi à Paris, les escalators dans les stations de métro (à l’abri donc, contrairement aux escalators espagnols) sont si souvent en panne ? Question de fabricant (à Santander et Portugalete, le fournisseur est Thyssen) ? Un entretien plus attentif ? Un respect de l’usager plus grand ? Je redescends tranquillement vers la ville basse dans la douceur de la fin d’après-midi.

Santander
Vue sur la rade de Santander, du mirador Ría del Pila
Je visite la très belle cathédrale Nuestra Señora de la Asunción et son cloître (XIIe – XIVe siècles). Dans le bar où j’ai déjeuner à midi avec Jacqueline et Phil, je retrouve trois australiens (John, Phil et Bob) sur quatre (Paul est avec son épouse arrivée aujourd’hui à Santander en provenance de Melbourne). Dîner. Comme il est tôt et que l’auberge de pèlerins ne ferme qu’à dix heures, je leur propose de remonter avec eux au mirador Río de la Pila.

Les photos de l'étape :  Güemes-Santander

lundi 13 juin 2016

étape Santander - Requejada

samedi 4 juin : Santander-Requejada

Il est 6h40 : je quitte tôt Santander dans le gris du matin ; à la sortie de la ville, attiré par la Plaza de Toros, je perds le balisage du Chemin que je finis par retrouver après un petit détour. Triste banlieue industrielle et commerciale. Les sorties de villes, ici comme ailleurs, sont d’une laideur sans nom. Devant moi, j’aperçois les silhouettes de Jacqueline et Phil le couple de canadiens de Toronto. Ils marchent plus lentement que moi, je les salue en passant, échange quelques mots et poursuis seul le Chemin.

Santander Chemin Compostelle
Sortie de Santander, pas agréable
La marche solitaire engendre la pensée ; ce matin j’ai en tête ces personnes qui marchent pour fuir la guerre et la misère, avec un maigre baluchon et sans savoir de quoi seront faits le jour et la nuit suivantes. Une espèce de malaise me saisit, moi qui marche pour mon plaisir, pour la beauté des villages, des campagnes et des villes du chemin, pour le plaisir de la rencontre et l'exercice physique, en étant toujours sûr de trouver le gîte et le couvert, et un accueil convenable. Par association d'idées, je me souviens que le 22 mai, dans le train qui me conduisait à Hendaye point de départ de mon périple, deux dames après avoir échangé à propos de leurs placements financiers et des soirées de bridge à venir, en sont venues à parler du pape François et à dire tout le mal qu'elle pensait de ses paroles et de son action en faveur des réfugiés ; elles étaient outrées qu'il ait ramené avec lui, en revenant de son voyage en Grèce, trois familles syriennes. Ainsi va le monde, hélas.

Requejada
Requejada : étape dans une cité ouvrière, ville-dortoir
Comme suggéré par le guide, pour éviter un long détour au fond d’une vallée, à Bóo de Pielagos j’attends le train pour Mogro (une station) et, surprise, je retrouve Jacqueline et Phil dans la rame qui eux sont montés une gare avant Bóo ; ils poursuivent au-delà de Mogro où je m’arrête pour chercher un hébergement – en vain, les pensions affichent toutes complet. Je poursuis donc mon chemin et passe par Bárcena de Cudón, puis Mar où je décide de reprendre le train pour une station jusqu’à Requejada où se trouve une auberge de pèlerins ; j’y arrive vers 13h00. Je m’enregistre et prends la clé au bar El Puerto, de l’autre côté de la route ; je suis le premier à occuper un lit parmi les douze disponibles (petite auberge...). Je déjeune au bar El Puerto, à peu près à l’heure habituelle, entre 14h00 et 15h00 soit l’heure des espagnols : salade (délicieuse) d’asperges, salade verte, merlu, frites, et deux « clara ».

Requejada Bob
Au bar El Puerto de Requejada, je bois un verre (una clara) avec Bob, l'australien
En fin d’après-midi, surprise de voir arriver un des australiens, Bob ; Phil et John sont à Bóo de Pielagos, tandis que Paul et sa femme partis tard de Santander se sont certainement arrêtés avant Bóo. A 17h00, l’auberge est complète et des pèlerins se voient contraints de poursuivre vers Santillana del Mar ; certains d’entre eux optent pour le bus. Parmi les pèlerins présents ce soir, je fais la connaissance d’un cycliste vendéen parti le 9 mai du Mont Saint-Michel et qui compte arriver à Saint-Jacques dans deux semaines environ. Il me raconte avoir été commotionné après un repas au point d’avoir été hospitalisé trois jours à Bilbao et pris en charge par un médecin qui parlait français. Il a eu droit à un check up complet avant d’être autorisé à poursuivre son périple.
Requejada est une ville-dortoir sans charme, dotée d'une église à l'avenant ; et d’un supermarché ouvert jusqu’à 22h00 ce samedi soir auquel je me rends avec Bob pour du petit ravitaillement.

Les photos de l'étape :  Santander-Requejada

étape Requejada - Santillana del Mar

dimanche 5 juin : Requejada-Santillana del Mar

J’ai décidé de m’arrêter à Santillana del Mar pour n’en repartir que mardi matin ; l’étape fait seulement une douzaine de kilomètres ; j’y arrive assez tôt par une belle route, une fois dépassée l’usine chimique Solvay un peu après Requejada. Santillana del Mar dont Jean-Paul Sartre écrivait dans son roman  La Nausée que c'était « le plus beau village d'Espagne. »
Je passe à l’office du tourisme et m’installe au cœur de la cité médiévale, à l’auberge Solar de Hidalgos, auberge pour pèlerins privée installée dans un ancien palais du XVIe siècle, sorte de musée plein de coins sombres et d’une collection de vieux objets disposés dans les couloirs, aux murs, sur les paliers. J’occupe seul une chambre très (trop) grande pour moi, au deuxième étage sous les combles.

Santillana del Mar Auberge Chemin Compostelle
La façade de mon auberge à Santillana del Mar : Solar de Hidalgo
A peine arrivé, je décide de me rendre à la grotte d'Altamira visiter le musée et la grotte reconstituée (Neocueva), comme à Lascaux, à deux kilomètres de Santillana. Altamira fut occupée par les hommes entre 36 000 et 12 000 ans avant J-C ; ils y ont peint sur les parois, en particulier des animaux (bison, biche, cheval, chèvre). Ce site classé au patrimoine mondial de l'humanité, découvert à la fin du XIXe siècle, a été qualifié par un archéologue français de « Chapelle Sixtine de la préhistoire. » 

Altamira :Santillana del Mar
Altamira : peintures rupestres dans la Neocueva
Au retour, il faut bien s’affairer aux soins du corps et aux tâches ancillaires : douche, soin des petits bobos, et lessive ; pratique, le petit jardin à l’arrière de l’auberge pour étendre le linge au soleil. Surprise : je rencontre - s’apprêtant à sortir de l’auberge - les australiens (John, Phil, Paul et son épouse Jane), mais sans Bob qui parti tôt ce matin de Requejada a poursuivi le chemin sans s’arrêter à Santillana. On décide de prendre l’apéritif ; rendez-vous à l’accueil à 17h00. Paul, John et Bob (absent ce soir) sont des ingénieurs en mécanique et génie civil qui ont travaillé dans l’exploitation minière ; Phil était un agriculteur-éleveur (plusieurs milliers de bêtes). Tous les quatre sont à la retraite ; Phil pas vraiment car après avoir vendu son exploitation à un investisseur celui-ci lui a confié la direction du domaine ; Paul explique que le troupeau de vaches laitières a été remplacé par un troupeau de vaches à viande.

Installés, dans une cidrerie nous goûtons le cidre des Asturies (Santillana est encore en Cantabrie…) et le curieux appareil qui permet de remplir les verres (inclinés) par un jet sous pression afin d’ouvrir les arômes du breuvage. Un cidre beaucoup moins fruité et un peu plus alcoolisé que celui de Normandie et de Bretagne, un cidre un peu âpre auquel il faut s’habituer… Avec mes compagnons australiens, nous discutons à bâtons rompus : des gigantesques incendies qui dévastent une partie de l’Australie, de vocabulaire (la signification de « talon d’Achille », faiblesse / weakness), de l’attitude déplorable (estiment-ils) de l’Angleterre qui veut quitter l’Union européenne, de la suite du séjour européen de Paul et Jane qui, une fois arrivés à Compostelle, passeront une dizaine de jours au Portugal, etc. Début de soirée nous nous quittons ; nous reverrons-nous ? Très peu probable car ils quittent dès demain Santillana où je vais demeurer encore un jour.

Santillana del Mar
Paul à la cidrerie

Santillana del Mar
Jean-Louis (en bleu)




















Sorti de la cidrerie, je déambule un peu sur un nuage (le cidre fait son effet) et, nouvelle rencontre : Jean-Louis le clermontois en compagnie de deux pèlerins basques français. Je leur dis mon intention de visiter la Collégiale ; Jean-Louis m’annonce qu’elle est fermée demain lundi et que je devrais y aller voir sans tarder. Visite pendant une bonne heure de ce chef d’œuvre de l’art roman, la Collégiale Santa Juliana et de son cloître (XIIe siècle). A la sortie, je retrouve les trois compères ; nous décidons d’aller dîner ensemble au restaurant El Jardín où pour quatorze euros nous dégustons un repas bon et copieux. Nous nous quittons, eux regagnant leur auberge près de la Collégiale et moi la mienne à l’autre extrémité de la ville. Reverrai-je Jean-Louis ? pas sûr car lui aussi repart dès demain. Je le suivrai sur sa page fb JLD2016…

Les photos de l'étape : Requejada-Santillana del Mar

une journée à Santillana del Mar

lundi 6 juin : Santillana del Mar

Les jours de repos, les cyclistes du Tour de France ne restent pas à faire la grasse matinée ou à regarder des séries américaines à la télévision. Non, même s'il n'y a pas d'étape, ils montent sur leur vélo et vont avaler quelques kilomètres. Partant du même principe, pour garder la forme, je pars faire une petite marche d'une douzaine de kilomètres aller et retour. Je suis à Santillana del Mar et, comme son nom ne l'indique pas, Santillana n'est pas une ville de bord de mer. Alors, je vais chercher la mer où se trouve un endroit magique : l'ermitage de Santa Justa, petit lieu de culte construit au XVIe siècle dans l'anfractuosité d'un gros rocher au bord d'une petite crique. 

Santillana del Mar
L'ermitage de Santa Justa
Repos néanmoins. Pique-nique dans un parc de la ville, puis sieste, lessive. Enfin pour terminer la journée, visite au sympathique musée de l’Inquisition (cela ne s’invente pas) qui montre des spécimens et des gravures de tous les engins de torture inventés par des hommes de foi pour faire rentrer dans le droit chemin les mal-pensants et les hérétiques de tout poil. Fascinant et lugubre. Les catholiques et les autres qui aujourd'hui poussent des cris d'orfraie lorsque des musulmans torturent, décapitent, tuent cruellement des "incroyants", ont-ils en mémoire ce que leurs ancêtres faisaient eux-mêmes subir aux infidèles et à tous ceux qu'ils considéraient comme déviants ? L'histoire des religions ne serait-elle pas avant tout une histoire de massacres ?

Santillana del Mar Chemin Compostelle
La Collégiale Santa Juliana
Les photos de la journée à : Santillana del Mar

étape Santillana del Mar - Comillas

mardi 7 juin : Santillana del Mar-Comillas

Je quitte Santillana alors que le soleil n’est pas encore levé ; dans le jour naissant la brume envahit la vallée. Sensation de bien-être. Le chemin est beau : dans la campagne et les villages, succession d’églises, d’ermitages, de chapelles.

Santillana del Mar Chemin Compostelle
Il est 6h00 : je quitte Santillana del Mar
Parti tôt, j’arrive en fin de matinée à Comillas, je n’attends pas 15h00 heure d’ouverture de l’auberge pour pèlerins et m’installe dans une pension (San Jorge) « de luxe » (45 euros pour la nuit avec le petit déjeuner – ce sera ma plus grosse dépense pour une nuit durant tout mon voyage).
Pèlerin un peu, randonneur un peu, mais également touriste curieux. Et à Comillas, il y a de quoi faire pour les curieux. Par exemple, deux bâtiments étonnants : El Capricho (le caprice) palais-villa construit par Antonio Gaudí) en 1883-1885. L'architecte catalan (Parc Güell, Sagrada Familia, La Pedrera, etc. à Barcelone) signe là une de ses premières œuvres. Dans le style néo-mudejar, c'est très élégant, raffiné et lumineux.

Comillas Cantabrie Chemin Compostelle
El Capricho, villa réalisée à Comillas par le catalan Antonio Gaudí
Autre bâtiment, celui-ci monumental, moins raffiné : l'Antigua UniversidadPontificia construite par plusieurs architectes dont le catalan Lluis Doménechi Montaner, en 1883-1892, dans un style également néo-mudejar mêlé de néo-gothique. D'abord séminaire, le bâtiment est désormais une université privée sous tutelle des Jésuites. Je vois qu'on y enseigne, entre autres choses, l'ELE (l'espagnol langue étrangère)...pour les non hispanophones.

Comillas
L'Antigua Universidad Pontificia, université jésuite à Comillas
En fin d’après-midi, promenade vers le front de mer, bien plus agréable qu’à Laredo, puis dîner tôt sur la grand place près de l’église.

Les photos de l'étape : Santillana del Mar-Comillas